Comme tous les lundis, je me réveille très tôt pour me préparer à aller travailler du bureau. Rien d’inhabituel, même routine. Je prépare mon petit déjeuner composé d’œufs cuits à l’huile d’olive, de pain fait maison, de miel et de thé à la menthe. Je le mange religieusement une fois arrivé au travail. Je prépare aussi mon sac de sport puisque les lundis je m’étais fixé le défi d’aller courir à midi sur le Mont Royal. C’est devenu ma petite tradition. Et c’est souvent pendant ces courses que je prends mes décisions les plus spontanées.

Ce jour-là, alors que je fais les premiers cents mètres, mon esprit s’évade déjà. Je pense à mon année, à ce rythme métro-boulot-famille que je mène sans pause depuis des mois. Je n’ai pas voyagé cette année à l’extérieur du Québec et on est au mois d’octobre.

Je me rappelle que mes vacances en famille au Maroc sont prévues pour décembre. Alors je me dis Encore deux mois à tenir. Mais mon cerveau me glisse : Et pourquoi attendre ? Je lui réponds que tout est déjà planifié, que ce n’est pas raisonnable. Mais mon ego, lui, prend la parole : et alors, tu peux quand même vivre quelque chose d’un peu fou ? Aller au Maroc là là !

Pendant cinq kilomètres de débat intérieur, tout se mélange : la fatigue, le désir, la liberté. À la fin de la course, je suis essoufflé… mais convaincu.

Ce jour-là, j’ai décidé que je pouvais choisir de casser la routine si ça me tente. Choisir de partir sans attendre décembre. Choisir de prendre dix jours de congé et d’acheter, le jour même, un billet pour le Maroc.

Je rentre à la maison, j’annonce la nouvelle à ma petite famille, ma femme est d’accord et m’encourage, et deux jours plus tard, me voilà déjà à l’aéroport de Montréal-Trudeau.

Originaire de M’semrir, dans la province de Tinghir, je prends mon vol Montréal-Marrakech avec Air Transat. Après sept heures de vol, j’atterris enfin à Marrakech, la ville ocre. Mon frère aîné m’attend à l’aéroport. Le soleil brille fort, l’air est chaud, et je sens déjà cette énergie unique du pays.

Je fais un petit arrêt chez lui, au centre-ville de Marrakech, histoire de me poser un peu et prendre mon premier petit-déjeuner marocain. J’en profite pour rendre visite à un membre de la famille avant de prendre la route vers mon village natal, M’semrir.

Le voyage sera long, avec deux arrêts importants : Ouarzazate et Boumalne Dades. Au total, près de 6 heures de route à travers les montagnes et les vallées, un parcours que je connais par cœur. Chaque virage me rappelle un souvenir, chaque paysage une histoire. C’est un long voyage, mais c’est aussi un retour aux sources.

Je m’arrête d’abord à Ouarzazate, où mon frère aîné possède aussi une maison. J’y retrouve aussi mon frère cadet qui y habite également. C’est lui qui va m’accompagner jusqu’à M’semrir. Mais avant, nous faisons un arrêt à Boumalne Dades, car j’y ai loué une voiture pour être autonome pendant mon séjour.

Une sensation étrange, à la fois familière et lointaine, m’envahit à chaque fois que je reviens à Boulmane Dades. C’est dans cette ville que j’ai vécu mes années de collège (secondaire au Québec). Mon univers dans ce village se résumait à l’internat de l’école, où j’ai passé le plus de mon temps, coupé du monde et des miens.

Cet internat n’avait rien d’un foyer. Le lieu où nous dormions était un vaste hangar, qui ressemblait davantage à un abri pour le bétail qu’à un dortoir pour enfants. C’était notre réalité. Pas de douches, pas de toilettes, pas même l’électricité. Juste un robinet rouillé à l’extérieur, autour duquel nous faisions la queue chaque matin et chaque soir.

En évoquant ce robinet, je replonge dans l’un des souvenirs les plus marquants de cette époque, et même de toute mon existence.

C’était en 1984. J’étais en 2e année du collège (secondaire). Les vacances au village natal venaient de se terminer ce dimanche et il fallait regagner Boulmane Dades pour la rentrée. Ma famille n’avait pas les moyens de me payer le transport pour y aller. Ma seule option ou chance, si l’on peut dire, fut d’avoir un cousin qui faisait le commerce du bétail. Il possédait un vieux camion Bedford bleu et faisait souvent le déplacement pour aller vendre son bétail au souk de Boulmane Dades.

Dans son camion, à la cabine avant, prenaient place les privilégiés, c’était généralement les membres de sa famille proche et quelques commerçants. L’arrière, ou est transporté le bétail, principalement des chèvres et moutons, était conçu sur deux niveaux, chaque étage divisé en quatre compartiments avec des planches de bois par terre. Moi et cinq autres cousins, enfants du village comme moi, nous prenions place dans le compartiment central du premier étage. Le transport de personnes de cette manière étant interdit, notre cousin risquait une lourde amende si les gendarmes, qui infestaient la route à l’époque, nous découvraient. Nous étions donc cachés au milieu du bétail, dans une obscurité à peine troublée par les rais de lumière filtrant des planches, nous étions le secret du voyage.

Mon cousin a pris la route. Le camion a commencé à bouger. À l’arrière, c’était vraiment terrible. Dès les premiers mètres, on a commencé à être secoués, comme la route n’était pas goudronnée. Le camion sautait dans tous les sens. On respirait la poussière qui rentrait de partout avec l’odeur forte des animaux.

Ensuite, les virages ont commencé. La route montait dans la montagne. À chaque virage, le camion penchait très fort. J’avais tout le temps peur et mon cœur battait très fort.

Puis il y a eu une très grande montée. La route est devenue très raide. Le moteur du camion faisait un bruit énorme, comme s’il allait exploser. Il avançait très lentement, il forçait.

La pluie s’est mise à tomber très fort et il restait une heure et demie avant l’arrivée. Et c’est là que l’enfer a vraiment commencé.

L’eau coulait à travers les planches de bois de l’étage supérieur, celui où il y avait d’autres animaux. Elle se mélangeait à leur crottin et urine. Cette boue liquide et puante commençait à couler chez nous.

Des gouttes sales tombaient sur nos visages, dans nos cheveux, sur nos vêtements. L’odeur, déjà terrible, est devenue insupportable. C’était une odeur de fumier chaud et de pluie. Elle était si forte qu’on avait du mal à respirer. On haletait, comme des poissons hors de l’eau.

La véritable panique est arrivée là. Pour la première fois, j’ai vraiment cru qu’on allait mourir. Pas à cause d’un accident, mais étouffés et empoisonnés par cette puanteur dans un camion Bedford.

Et puis l’un de nous a vomi. Puis un autre. Et un autre. Nous étions six enfants entassés comme des rats et nous vomissions tous, l’un après l’autre. L’odeur du vomi s’est ajoutée à l’odeur du fumier. C’était encore plus atroce et ça brûlait la gorge et les narines. Respirer devenait impossible. Chaque inspiration était un coup de couteau de puanteur.

On s’est mis à crier, à hurler, mais c’était comme crier dans un oreiller. Personne ne pouvait nous entendre.

Pendant ce temps, le camion devait monter une longue pente. On le sentait qui patinait. Les roues tournaient dans le vide. Le camion glissait d’un côté puis de l’autre. On allait mourir là, étouffés, sales, au milieu de cette montée impossible sous la pluie.

Je ne sais même pas comment on a réussi à arriver à Boulmane Dades. Le trajet a été si long, si dur, qu’à la fin nous étions à moitié morts.

Tu sais, le moment où tu lâches tout, où tu ne te bats plus. C’est ce qui nous est arrivé. Nous n’avions plus d’énergie. Plus de force pour trembler, plus de force pour pleurer ou vomir. Nous étions tassés les uns contre les autres, les yeux ouverts mais sans rien voir. Nous ne savions même plus où nous étions, ni depuis combien de temps nous roulions. On ne pensait plus. On respirait à peine cet air épais de merde et de vomi.

On était tellement perdus qu’on n’a même pas remarqué que le camion s’était arrêté. La porte du compartimemt s’était ouverte. On voyait à peine la silhouette flou de mon cousin. L’air frais nous a frappé le visage avec une douleur vive et propre.

On était arrivés. Mais ce n’était plus vraiment nous. Une partie de nous était restée sur la route, cette route de la mort.

Je me rappelle très bien de la première phrase de mon cousin quand il nous a vus sortir du camion.

« Mais pourquoi vous êtes si pâles (jaunes en arabe) »

Nous, on n’avait même pas l’énergie pour lui répondre. On devait avoir la couleur de la peur. On est restés un petit moment à ne rien faire comme pour renaître. On essayait de respirer normalement, de remplacer l’air sale par de l’air propre. C’était difficile puisque chaque respiration était lourde.

Puis, sans un mot, on a traîné nos pieds vers l’internat. Et là, je suis revenu au robinet à l’extérieur du bâtiment. Ce robinet qui était notre seule source d’eau. Ce jour-là, il m’a sauvé la vie. Je me suis lavé le visage. La fraîcheur de l’eau sur ma peau m’a fait du bien. J’ai bu longuement pour laver l’amertume de ma gorge.

Comme on n’avait pas de douche, l’odeur du voyage est restée sur moi. Je puais le fumier toute la semaine. C’était ma réalité durant ces années de collège. Des enfants se moquaient de moi. Parfois, c’était dur à supporter et c’était humiliant.

Mais cette réalité ne m’a pas empêché de poursuivre ma quête. Ma soif de connaissance était plus forte que tout.

Je me suis accroché. J’ai réussi au lycée à Ouarzazate. Ensuite, j’ai pu faire les classes préparatoires à Marrakech. Et aprés deux annèes, j’ai intégré l’une des prestigieuses écoles d’ingénieurs du Maroc.

Mon parcours ne s’est pas arrêté là. J’ai travaillé à Rabat, puis j’ai immigré au Canada où mes compétences et mon expertise ont été rapidement reconnues. J’ai travaillé pour de grandes organisations comme la STM et Hydro-Québec.

Quand j’y repense aujourd’hui, tout est lié. Le robinet rouillé de Boulmane Dades, l’eau qui me lavait le visage après l’horreur du voyage… et l’eau, plus tard, qui devient une source d’électricité que je contribue à gérer à l’autre bout du monde. C’est comme un long chemin, du fond de la boue vers la lumière. Un chemin que j’ai tracé, un robinet après l’autre.

 


Vécu de Hassan, écrite par SISA