Je suis en voiture, en déplacement pour le travail, sur la longue route entre Montréal et Forestville. Huit heures de trajet m’attendent, en grande partie à travers la nature québécoise. Les couleurs de l’automne commencent à surgir. Arbres rouge, orange et jaune, constituent un tableau vivant rendant mon voyage atypique. Pour m’accompagner dans ce long voyage, j’ai mis une playlist de raï sur YouTube. Au détour d’un morceau, les premières paroles de Mazal Souvenir 3ndi de Cheb Hasni résonnent. Immédiatement, une vague d’émotion m’envahit.
Cette chanson a marqué mon adolescence, elle me ramène brutalement à mes seize ans. En un instant, je quitte la route 138 Est pour replonger dans un souvenir gravé à jamais dans ma mémoire.
C’était en décembre 1996, à Marrakech au Maroc. J’avais terminé le premier semestre, 2e année du lycée, je venais de recevoir mes résultats et les vacances scolaires débutaient. Une journée ensoleillée, aux alentours de 13 h. Je portais un t-shirt noir sur lequel écrit Yves Rocher, un de mes préférés. À cette époque, c’était l’ère des cassettes VHS. J’avais loué le film Independence Day et il était temps de le retourner au magasin de location afin de récupérer ma pièce d’identité qui représentait une garantie.
Je roulais sur la bécane rouge de mon frère, symbole de la jeunesse des années 90. On m’avait souvent parlé d’une manœuvre risquée, surnommée « bach jay bach dayre ». J’avais décidé de l’essayer ce jour là. Ça devait être ma folie de la journée. Je me lance et à peine le temps de tourner la tête à gauche, et le drame s’est joué en une fraction de seconde. De l’autre côté, un autre jeune, lui aussi en moto, roulant en sens inverse, transportait des poutres en métal. Je tente de l’éviter, mais la trajectoire est inévitable. Je percute de plein fouet ses barres métalliques. Le choc est extrêmement violent.
Je tombe, sonné, incapable d’ouvrir l’œil gauche. Le monde se balance autour de moi. Le côté gauche de mon visage est complètement anesthésié, comme s’il ne m’appartenait plus. Cette absence de sensation est plus effrayante encore que la douleur.
Un ami du quartier, témoin de la scène, se precipite pour m’aider. Je lui demande de simplement de s’occuper de ma bécane, de la ramener chez moi. Puis, je me relève et je regagne la maison.
Ma mère, affolée, me demande ce qui m’est arrivé. Les mots se bloquent dans ma gorge, je suis incapable de lui répondre clairement. Elle insiste pour que je change de t-shirt avant d’aller voir um médecin. Je lâche seulement : « Je ne vais pas à un mariage… ». On m’emmène en urgence à l’hôpital militaire Avicenne de Marrakech. Sur place, l’atmosphère se fige. Les médecins annoncent que la situation est très grave. Je ne comprends pas tout, mais je vois les visages de ma famille se fermer, se crisper. Je sens qu’il se passe quelque chose d’énorme.
On m’a installé un masque d’oxygène, l’air frais sur mon visage, le bruit des appareils autour de moi. Le monde devenait flou. Je basculais entre conscience et inconscience, ne réalisant qu’à moitié ce qui était en train de se jouer.
Plus tard, j’apprends que je souffrais d’une hémorragie interne et qu’en principe, sans intervention, je serais mort dans les quatre heures. À Marrakech, il n’y avait pas de département de neurochirurgie capable de me prendre en charge. Il a fallu envisager un transfert vers Rabat. Avant cela, les médecins ont proposé d’intervenir selon leurs connaissances, sans rien garantir, juste pour tenter d’arrêter l’hémorragie. Ma mère a carégoriquement refusé cette idée et a décidé sans hésitation de m’emmener à Rabat.
Chaque fois que cette chanson de Cheb Hasni résonne, ce souvenir resurgit, intact. Comme si la musique avait figé dans le temps cet instant où ma vie a basculé, mêlant insouciance, risque et lutte pour survivre, une blessure et une renaissance qui ont marqué à jamais mon adolescence. J’ai décidè de mettre la chanson en boucle….
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Vécu de Hicham A, écrite par SISA
